Overblog Tous les blogs Top blogs Famille & Enfants
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Histoire de la flibuste 35

La Jamaïque: première base flibustière des Amériques
Le retour de Myngs à Cagway après ses raids au Venezuela et son renvoi en Angleterre coïncidèrent avec la première apparition documenté de flibustiers à la Jamaïque. Nul ne mentionne la présence de bâtiments corsaires dans la flotte de Myngs ni d'ailleurs dans celle de son prédécesseur Goodson. Mais, peu de temps avant sa mort (fin 1657), le général Brayne était entré en négociation avec des flibustiers. La disparition de la Tortue comme base corsaire n'avait nullement mis un terme à leurs activités. Ils fréquentaient toujours les côtes de Saint-Domingue où vivaient de la chasse quelques centaines de boucaniers, en majorité Français, qui se joignaient parfois à eux dans leurs entreprises. De plus, la France et l'Espagne étant toujours en guerre, ils croisaient généralement sous commissions du gouverneur général des Antilles françaises, le vieux chevalier de Poincy. Quelques uns de ces flibustiers et aussi des boucaniers auraient même aidé les Anglais à chasser de la Jamaïque quelques bandes d'Espagnols irréductibles et de nègres marrons.
Oliver Cromwell
par Robert Walker
1658
 
Mais ce fut vraiment à partir de mai 1659 que les flibustiers commencèrent à être mentionnés fréquemment et nommément par le gouverneur D'Oyley. Ce mois-là, en effet, une prise zélandaise et une autre espagnole, faites par les vaisseaux du Commonwealth sous les ordres de Myngs, furent vendues la première à un capitaine français et la seconde à un certain Morris Williams, qui sera l'un des plus fameux flibustiers anglais de la décennie 1660. À la fin de cette même année et au début de la suivante, une douzaine d'autres corsaires vinrent prendre des commissions à Cagway. Parmi eux, se trouvaient le vieil Edward Mansfield et un Français nommé Philippe Bequel, qui avaient vraisemblablement fréquenté la Tortue sous Levasseur et Fontenay comme capitaines, sinon comme membres de l'équipage d'un corsaire.
Jusqu'à tout récemment encore, les commandants militaires de la Jamaïque n'avaient émis aucune commissions à des flibustiers. Ils comptaient alors sur la présence d'une partie de la flotte amenée par Penn dans la mer des Caraïbes. Mais, avec le renvoi de Myngs en Angleterre, de cette flotte qui comptait à l'origine plus d'une trentaine d'unités, il ne restera plus que deux vaisseaux au début de 1660 qui partiront d'ailleurs cette même année, d'où l'importance d'attirer à Cagway le plus grand nombre de flibustiers possibles et de les aider dans leurs armements. Dès l'année précédente, le gouverneur D'Oyley avait ainsi autorisé tous les marins du S. S. Marston Moor, le navire de Myngs, qui le voulaient bien, à s'embarquer avec le capitaine Morris Williams. Aussitôt introduits à la Jamaïque, les flibustiers attirèrent à eux un grand nombre de soldats de l'armée d'invasion qui préféraient de loin aller en course plutôt que de s'établir comme planteurs à la Jamaïque, comme l'avait remarqué le défunt commissaire Sedgewick. Craignant le dépeuplement de la colonie, D'Oyley interdira bientôt et avec peu de succès d'ailleurs à tout corsaire, sous peine de voir son propre navire saisi, d'embarquer sans permission marins et habitants de la colonie.
Les Anglais étaient désormais, de fait, les maîtres incontestés de la Jamaïque. Ils avaient défait les derniers foyers de résistance espagnol dans l'île avec l'aide de flibustiers, qui fréquentaient maintenant Cagway en assez grand nombre pour décourager les Espagnols des Grandes Antilles d'attaquer la Jamaïque. Entre-temps, en Angleterre, la situation politique s'étaient complètement renversée. Après la mort de Cromwell en 1658, son fils et successeur n'avait pu conserver le pouvoir. Et, à l'instigation du général Monck (futur duc d'Albemarle), le Parlement avait restauré la monarchie. Or, la Restauration fut connue à la Jamaïque en juillet 1660. Une grande incertitude régna alors dans la colonie. Tous savaient fort bien que le jeune roi en exil s'était allié à l'Espagne pour reconquérir son trône. La rumeur voulait que le monarque anglais se fût engagé à redonner la Jamaïque aux Espagnols en échange de leurs bons services. En février suivant, arrivait la confirmation de la nomination de D'Oyley comme gouverneur général de l'île pour Sa Majesté britannique, nouvelle qui vint démentir cette rumeur exagérée. Néanmoins, les monarques anglais et espagnol avaient entériné une paix valide tant en Europe qu'en Amérique. Avec sa commission, le gouverneur reçut donc instruction de faire cesser les hostilités contre les Espagnols et d'ordonner à tous les corsaires jamaïquains de rapporter leurs commissions à Cagway. D'Oyley se conforma aux ordres royaux et souleva ainsi la colère de ses administrés, qui, selon ses propres mots, «vivaient seulement du pillage et de déprédations». En fait, les flibustiers ignorèrent la proclamation du gouverneur. Et ce dernier, prétextant son désir de régler des affaires personnelles en Angleterre, obtint son congé l'année suivante.
Le nouveau gouverneur, lord Windsor, débarqua en août 1662 à Cagway qu'il rebaptisa Port Royal, nom sous lequel le havre connaîtra ses heures de gloire. Ses instructions l'obligeaient à entretenir de bonnes relations avec ses voisins espagnols et de promouvoir le libre commerce entre ces derniers et la Jamaïque, donc à renverser la politique en vigueur dans l'île depuis le Western Design. Toutefois, si cette politique échouait, il était autorisé à employer la force pour obliger les Espagnols à commercer avec la Jamaïque. Au début, Windsor semble avoir montrer une réelle volonté d'établir ce commerce de manière pacifique. Mais, outre l'opposition prévisible de la population de Port Royal, le projet rencontra l'hostilité déclarée des gouverneurs espagnols. Il n'en fallait pas plus pour recourir aux bonnes vieilles méthodes, moins d'un mois après l'arrivée de Windsor. Et qui de mieux placé que le capitaine Myngs pour appliquer la manière forte? Il ne s'en privera pas.
Avec la Restauration, les accusations portées par D'Oyley contre le fougueux capitaine avaient été oubliées. Revenu à la Jamaïque avec Windsor comme commandant du H.M.S. Centurion, Myngs se vit confier la mission de conduire un raid contre Santiago de Cuba, ville portuaire réputée pour avoir servi de base d'opération aux Espagnols qui avaient voulu reprendre la Jamaïque quatre ans plus tôt. En 1662, la Jamaïque, toutes catégories et couleurs confondues, comptait à peine 3400 personnes, de ce nombre environ 700 vivaient à Port Royal même. Myngs fut pourtant capable de lever 1300 hommes pour son expédition. Il les embarqua sur les deux navires du roi à sa disposition et sur dix petits bâtiments flibustiers, puis il fit voile vers Cuba. L'entreprise fut couronnée de succès. La ville de Santiago fut prise, ses fortifications ruinées, une dizaine de navires capturés et un bon butin ramenés à Port Royal, tout cela sans la perte de plus de vingt hommes et en moins de six semaines.
Entre-temps Windsor révoquait officiellement les commissions délivrée par son prédécesseur D'Oyley. Ce faisant, il engageait les flibustiers des Antilles qui n'avaient pas joint la flotte de Myngs, à venir à Port Royal pour en prendre de nouvelles et à y faire adjuger leurs prises. Apparemment satisfait de son travail, Windsor quitta la Jamaïque en novembre 1662, peu de temps après le retour de Myngs. Il confia le gouvernement à son adjoint sir Charles Lyttleton. Dès le départ du gouverneur en titre, le Conseil de la Jamaïque, avec l'aval de Lyttleton, planifia une seconde attaque contre les colonies espagnoles. Cette fois de 1500 à 1600 hommes suivirent Myngs, dont l'objectif était San Francisco de Campêche. Comme à Cuba, Myngs réussit avec brio sa mission et mit à sac la ville espagnole. Mais son temps aux Antilles était compté. De retour de Campêche, qu'il avait prise en février 1663, il fut bientôt rappelé en Angleterre pour ne plus jamais revenir en Amérique.
Informé des succès de Myngs qui lui vaudront le rang de chevalier, le Roi envoya des instructions contradictoires à Lyttleton concernant les flibustiers. D'un côté, il apparaissait satisfait des entreprises sur Cuba et Campêche. D'un autre, il ne trouvait pas judicieux d'encourager les flibustiers à de telles expéditions qui devaient être dorénavant exécutées par la seule Royal Navy. En fait, s'il ne délivrait plus de commissions, Lyttleton prit bien soin de ne pas révoquer les anciennes. Ainsi, vers la fin de l'année, il y avait pas moins de 22 navires flibustiers portant les commissions de Windsor et de son successeur. De son côté, à Londres, le même Windsor rédigeait un mémoire énumérant plusieurs raisons justifiant l'utilité des flibustiers pour la jeune colonie, raisons qui seront reprises à peine trois ans plus tard par le Conseil de la Jamaïque pour autoriser à nouveau la course contre les Espagnols, que le souverain anglais va bientôt interdire.
Visite royale à la flotte dans la Tamise
par W. van de Velde, 1672 
 
Au début de 1664, les autorités britanniques décidèrent de renoncer à leur politique de forcer le commerce américain avec les Espagnols par le moyen des flibustiers. Elles étaient en effet engagées dans des négociations avec l'Espagne pour obtenir d'importantes concessions sur ce point. Or, les plaintes des marchands et des administrateurs coloniaux contre les flibustiers de la Jamaïque ne cessaient de parvenir aux ministres du roi d'Espagne. Dans ces conditions, les négociations sur la liberté de commerce en Amérique rencontraient peu d'oreilles favorables. Le roi d'Angleterre et son Conseil choisirent donc de nommer un nouveau gouverneur avec des instructions très strictes pour interdire la guerre de course. Cet homme, qui n'était nul autre que Thomas Modyford, autrefois appelé à conseiller Cromwell pour son Western Design et qui se définissait lui-même comme un adversaire acharné des flibustiers, pourra-t-il mener à bien sa mission?
En attendant ce personnage, plusieurs demeuraient septiques à la Jamaïque. Thomas Lynch, alors président du Conseil de l'île et qui, de ce fait, gouvernait la colonie par intérim depuis le départ de Lyttleton, se montrait réticent à sévir contre les flibustiers, opinion contrastant fort avec la politique qu'il suivra lorsqu'il deviendra lui-même gouverneur de la Jamaïque dans la décennie suivante. Sans une bonne escadre de Sa Majesté pour les ramener dans l'obéissance, écrivait-il à Londres en mai 1664, ces écumeurs des mers pourraient bien se mettre à piller aussi bien les Anglais que les Espagnols. Et, ajoutait Lynch avec justesse, s'ils ne pouvaient avoir des commissions anglaises, ils iront en prendre des portugaises ou des françaises avec lesquelles ils seront sûrs d'être bien reçus ailleursŠ surtout à l'île de la Tortue.

Textes de Raynald Laprise.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article