Le Western Design et ses suites (1655-1663)
Longtemps avant de s'élever à la tête de l'état anglais, Oliver Cromwell s'était intéressé à l'expansion de la religion protestante, par le moyen, entre autres, de la colonisation. Au temps du conflit entre le roi et le Parlement, n'avait-il pas compté parmi ses amis le comte de Warwick, l'un des fondateurs de la Providence Island Company et impliqué dans plusieurs autres entreprises de colonisation en Amérique? Le Lord Protecteur du Commonwealth d'Angleterre lui-même n'avait-il pas songé, à un instant difficile de sa vie, à émigrer dans ces contrées? Dans son esprit, une telle expansion coloniale ne pouvait cependant se faire qu'au détriment d'une puissance papiste, en l'occurrence l'Espagne, faite maîtresse, conjointement avec le Portugal, des nouvelles terres découvertes depuis la fin du XVe siècle par une décision du pape de Rome. De là l'idée du Western Design, un plan ambitieux qui consistait sommairement à attaquer les possessions espagnoles en Amérique et, si cela était possible, les transformer en tout ou en partie en colonie accessoirement et économiquement anglaise, mais aussi, par-delà les intérêts purement nationaux et économiques, en colonie protestante.
le comte de Warwick
par sir Anthony van Dyck
XVIIe s.
Le plus grand secret entourait les préparatifs du Western Design, qui fut mis à l'ordre du jour du Conseil d'État, pour la première fois en juin 1654. Le Conseil d'État convint que ce serait par droit de représailles et non par le biais d'une guerre en bonne et due forme que l'on agirait: il faisait sien le vieil adage «No Peace Beyond the Line». Deux mois plus tard, le Lord Protecteur convoquait l'ambassadeur d'Espagne à Londres. Il lui déclara que l'Angleterre conserverait des relations amicales avec l'Espagne seulement si celle-ci garantissait la liberté de conscience dans la pratique de leur religion à tout sujet anglais vivant dans l'empire espagnol ainsi que la liberté de commerce avec leurs colonies américaines. Dans le contexte de l'époque, ces conditions, quoique justifiées à plus d'un égard, équivalaient ni plus ni moins à demander au roi d'Espagne ses deux yeux, comme aurait d'ailleurs répliqué le diplomate espagnol au Protecteur. Du point de vue religieux, le monarque espagnol demeurait en effet le premier souverain catholique malgré l'affaiblissement de sa puissance depuis le début du siècle, d'où de hautes obligations morales envers la «vrai foi». Quant à la liberté de commerce, la Couronne, qui avait cédé partiellement sur ce point aux Néerlandais quelques années plus tôt à la conclusion de la guerre de Trente ans, n'entendait nullement autoriser d'autres «pirates», encore des hérétiques, à participer directement au commerce des Indes.
Après la réponse des Espagnols, négative comme ils devaient s'y attendre, Cromwell et son Conseil tentèrent de préciser la cible du Western Design. En cela, le Protecteur fut particulièrement redevable à un homme, Thomas Gage. Cet ancien dominicain anglais, qui avait renié le catholicisme, est décrit par la majorité des contemporains, comme l'un des premiers instigateurs du projet, sinon celui qui poussa le plus Cromwell à le réaliser. Gage connaissait bien l'Amérique espagnole pour y avoir séjourné quelques années. Après avoir apostasié, il avait d'ailleurs écrit et fait publier un livre de ses voyages. Mais son analyse de la situation américaine était erronée: Gage croyait qu'une fois Hispaniola et Cuba conquises avec le minimum de forces, le reste de l'Amérique centrale deviendrait anglais en moins de deux ans. Plus éclairé fut l'avis donné par Thomas Modyford, un avocat établi comme planteur à la Barbade et qui jouera un rôle de premier plan dans l'histoire des flibustiers. Consulté par Cromwell, Modyford suggéra plutôt la prise de l'île Trinidad, proche des bouches de l'Orénoque, donc de la riche Guyane. Il affirmait avec justesse que les Espagnols devraient monter une expédition à partir de l'Europe pour reprendre, le cas échéant, cette île, puisqu'elle était située au vent de leurs autres colonies. Mais cet avis sensé fut laissé de côté, les Grandes Antilles et la Terre ferme ayant la faveur de Cromwell. À la fin, cependant, la cible de l'expédition ne fut pas précisée, le but ultime de l'entreprise étant de gagner un intérêt dans cette partie des Indes occidentales sous la domination des Espagnols.
Pour les dirigeants anglais, le Western Design revêtait autant d'importance que, cinq ans plus tôt, la campagne en Irlande, conduite par Cromwell lui-même alors général des armées du Parlement. Mais le parallèle s'arrêtait là. Contrairement à ce qui s'était produit, Cromwell ne s'occupa pas personnellement des détails de l'organisation. Il confia cette tâche à son beau-frère Desborough, qui fit preuve de négligence, notamment dans le ravitaillement des troupes. De plus, celles-ci n'étaient pas des meilleures. Les chefs de la New Model Army s'étaient débarrassés de leurs plus mauvais éléments et de leurs têtes fortes pour les verser dans le corps expéditionnaire. On était loin de la New Model Army, cette armée nationale composée d'hommes inspirés par Dieu, dont Cromwell avait été l'un des fondateurs. Toutefois, les questions de l'intendance et du recrutement allaient, selon les prévisions de Desborough, trouver leurs solutions à la Barbade, où l'expédition devait faire escale.
La dualité du commandement de l'expédition posa aussi problème dès le début. Le Conseil d'État avait nommé Robert Venables et William Penn, pour commander conjointement l'entreprise. Le premier s'était certes illustré en Irlande sous les ordres de Cromwell et le second contre les Provinces-Unies comme vice-amiral de Robert Blake. Mais, avant même le départ, apparut l'incompatibilité de caractère entre Venables, le partisan enthousiaste du nouvel ordre, et Penn, le marin professionnel qui n'était attaché à aucun régime en particulier.
Quoiqu'il en soit, en décembre 1654, Penn appareilla à la tête d'une flotte impressionnante forte d'une quarantaine de navires portant environ 4500 marins et 3000 soldats. Après une traversée sans histoire, la flotte fit escale, comme prévu, à la Barbade où les ennuis commencèrent. D'abord, les habitants de l'île ne se pressèrent nullement pour s'engager dans le corps expéditionnaire. Et ce fut à grand peine que Venables parvint à recruter 3000 hommes supplémentaires venant de la Barbade même ainsi que des îles de Saint-Christophe et de Nevis. Quant à ceux qui étaient partis d'Angleterre avec lui, ils commençaient à mal supporter le climat et à souffrir de maladies. Plus grave était le manque de vivres. Avec l'arrivée de nouvelles recrues, les soldats de Venables se virent réduits à une demie ration par jour, ce qui n'alla pas sans conflit avec Penn dont le général accusaient les marins de s'accaparer le meilleur des provisions.
En dépit de ces difficultés, l'entreprise suivit son cours. L'objectif choisi fut l'île Hispaniola, plus précisément sa capitale Santo Domingo. Ainsi, à la fin du mois d'avril 1655, Venables, à la tête de quelque 8000 hommes, tentait deux débarquements consécutifs, mais il fut à chaque fois repoussé par les gens du nouveau gouverneur général de l'île, le comte de Peñalba. L'attaque fut un lamentable échec dans lequel près d'un millier d'Anglais trouvèrent la mort soit par le fer et les balles espagnols soit par la maladie. Penn et Venables s'accuseront à ravir d'incompétence. Ils portaient toutefois tous deux la responsabilité de ce revers par leur manque de coopération mutuelle, la première défaite d'importance des armées du Commonwealth. Le général et l'amiral vont pourtant tenter de se racheter par une victoire facile.
Textes de Raynald Laprise.