En 1629, après les descentes de l'amiral Fadrique de Toledo aux petites Antilles anglaises et françaises, un groupe de 80 Français de l'île de Saint-Christophe vint s'établir à la Tortue. Au début de l'année suivante, ils furent rejoints par quelques centaines d'Anglais chassés de leur île de Nevis, eux aussi à la suite du passage de l'amiral espagnol. Inquiétés par la présence de ces colons, les Espagnols de Santo Domingo firent descente dans l'île dès octobre 1630 et en chassèrent les intrus qui perdirent ainsi leurs biens et esclaves. Néanmoins, dès mai 1631, leur chef Anthony Hilton obtint à Londres la protection de la Providence Island Company, qui ne s'intéressait alors à la Tortue que par crainte qu'elle ne tombât sous la coupe des Néerlandais. Cent cinquante hommes, surtout des Anglais, revinrent entre-temps habiter l'île, rebaptisée «Isle of Association». Hilton, qui s'y rétablit comme gouverneur pour la Providence Island Company, laissa de nombreux corsaires de toutes nationalités venir s'y ravitailler, sans en référer à ses commanditaires londoniens. Après sa mort (1634), son successeur Wormeley continua d'accueillir ces corsaires des Antilles que l'on commençait à appeler, en français, flibustiers. Les Espagnols jugèrent cette politique suffisamment menaçante pour monter une deuxième expédition contre la Tortue. Guidés par le transfuge irlandais John Murphy, un officier catholique qui avait fui l'île pour une raison obscure, le général Ruy Fernández de Fuenmayor, qui se rendra fameux comme gouverneur du Venezuela, et au plus 300 hommes s'emparèrent de la Tortue: ils tuèrent près des deux tiers de ses habitants, dont le reste, avec le gouverneur Wormeley, parvinrent à prendre le large.
l'amiral Fadrique de Toledo
par J. B. Maino
1634-1635
Après cette victoire espagnole, moins d'une centaine d'Anglais retournèrent s'établir à la Tortue qu'ils évacuèrent d'ailleurs en 1636, à la suite d'une révolte de leurs esclaves. Cependant, vers 1638, quarante Français, probablement des boucaniers, qui chassaient, dans les plaines d'HIspaniola, le boeuf sauvage pour son cuir, s'y installèrent. Ils furent rejoints en 1639 par 300 hommes et quelques dizaines de femmes et d'esclaves, venus encore une fois de la petite colonie anglaise de l'île de Nevis. Mais, au bout de quelques mois, la vieille rivalité franco-anglaise faisait surface de façon dramatique: selon le gouverneur général des Isles d'Amérique, les nouveaux venus massacrèrent quelques Français et déportèrent le reste sur la grande île voisine. Cette offense va fournir le prétexte à ce haut personnage, le chevalier de Malte Philippe de Lonvilliers-Poincy, pour intervenir et se rendre, du moins le croyait-il, maître de la Tortue à peu de frais. Tout comme sur l'île dont elle portait le nom, la lointaine et fragile tutelle de la Providence Island Company sur la Tortue tirait à sa fin. Au début de 1640, le chevalier de Poincy confia la mission de reprendre la Tortue à un personnage turbulent, François Levasseur. Cet homme possédait certes les qualités requises pour la mener à bien: ingénieur militaire de métier autrefois corsaire, il avait visité la Tortue au temps où il courait les mers avec le défunt Belain d'Esnambouc. Mais il était protestant, et l'un de leurs chefs les plus en vue à Saint-Christophe, île où résidait alors le gouverneur général des Antilles françaises. Ainsi ce dernier, tout en souhaitant la conquête de la Tortue, voulait réduire l'influence du parti de la «Religion», comme les catholiques appelaient alors le protestantisme, par le départ de Levasseur. En compagnie d'une cinquantaine de ses coreligionnaires, ce dernier appareilla donc pour les côtes de Saint-Domingue, nom que les Français donnaient à l'île Hispaniola parce que sa capitale Santo Domingo en était la seule place d'importance. À la fin mai, il jetait l'ancre au Port-Margot et entamait des négociations avec les Anglais de la Tortue, à quelques kilomètres à l'ouest. La voie diplomatique ne donna aucun résultat, sinon que les Anglais continuaient de maltraiter les Français qui osaient aborder leur île. Il ne restait que la manière forte. Et, le 30 août 1640, à la tête d'une centaine d'hommes, dont la moitié étaient des boucaniers de Saint-Domingue, Levasseur débarqua à la Tortue sans rencontrer d'opposition de la part des Anglais qui évacuèrent l'île promptement.
Aussitôt maître de la Tortue, Levasseur, l'ingénieur militaire, entreprit de la fortifier. Sur la plate-forme rocheuse, qui domine le principal havre de la Tortue, la rade de Basseterre, il érigea ainsi un petit fort avec un donjon en son point le plus élevé, un magasin à poudre et son logis, le tout défendu par de l'artillerie. Dans le même temps, Levasseur, l'administrateur, entreprit de faire venir de France du renfort pour sa nouvelle colonie. Entre 1641 et 1647, des dizaines de colons iront s'établir à la Tortue, tantôt il s'agira d'engagés tantôt de familles entières, surtout des protestants comme le gouverneur. Enfin, Levasseur, le politique, se rendit à Saint-Christophe et y signa (nov. 1641) avec le général de Poincy une convention très avantageuse. Celle-ci prévoyait, notamment, la liberté de culte tant pour les catholiques que pour les protestants, concession que Poincy fit à son subordonné pour le récompenser de sa conquête dont il espérait lui-même tirer profit. Mais les espoirs du général seront bientôt déçus. Dès son retour à la Tortue, Levasseur commença à prendre ses distances.
Textes de Raynald Laprise.