L'obsession des flottes aux trésors
La capture de la flotte de la Nouvelle-Espagne par Heyn suscita d'autres expéditions similaires. Mais aucun autre capitaine ne parvint à rééditer l'exploit. Dès avril 1629, une flotte commandée par l'amiral Adriaen Janszoon Pater, que vinrent renforcer d'autres bâtiments commandés tant par des corsaires néerlandais que par des aventuriers d'autres nations, sillonna la mer des Caraïbes. En février 1630, Pater mettait à sac et pillait Santa Marta, à la côte de Carthagène, puis croisant au large de Cuba, manqua de peu l'Armada de Fadrique de Toledo qui escortait les deux flottes espagnoles pour leur voyage de retour en Europe. Deux semaines après le départ de Toledo (juin 1630), l'amiral Ita prennait la relève de son compatriote Pater dans les eaux cubaines après avoir rassemblé ses forces au cap Tiburon, à la côte sud-ouest d'Hispaniola. De Hollande, une deuxième escadre commandée par Booneter fit aussi route vers les Antilles, en même temps que les autorités néerlandaises du Brésil y dépêchaient, elles aussi, quelques vaisseaux. En août, Booneter rejoignait Ita devant La Havane. Les deux amiraux y guettèrent quelques vaisseaux de la flotte de Terre ferme, toujours commandée par Larraspuru, qui n'avait pu rejoindre Toledo à temps à Cuba. Mais Larraspuru prévenu de la présence des Néerlandais devant La Havane emprunta le vieux canal des Bahamas pour retourner en Europe. Laissant Booneter avec une dizaine de bâtiments aux Antilles, Ita quitta les Antilles à son tour.
Au cours des trois années suivantes, les Néerlandais enverront, tant du Brésil que de l'Europe, des escadres pour tenter de s'emparer des flottes espagnoles en Amérique. Leur seul succès notable sera celui de la flotte partie de Pernambouco (Brésil) en avril 1633 sous le commandement de Jan Janszoon van Hoorn. En juillet suivant, celui-ci pilla la ville de Trujillo aux Honduras puis celle de San Francisco de Campêche. Parmi ses capitaines se trouvaient le mulâtre espagnol Diego et, surtout, Cornelis Corneliszoon Jol, qui écumait les côtes américaines, africaines et brésiliennes depuis 1626 pour le compte de la Compagnie des Indes occidentales. Entre-temps, des Espagnols se s'emparaient de l'île de Saint-Martin, dans les Petites Antilles, dont les escadres néerlandaises venant du Brésil se servaient comme escale de ravitaillement. Suite à cette perte, la Compagnie décida de conquérir l'île de Curaçao, située au large des côtes vénézuéliennes.
Le commandement de l'entreprise fut confié à Jan Van Walbeeck et à un Français, Pierre Le Grand. L'expédition ne comptait que 400 hommes au total qui s'embarquèrent sur six navires, mais, une fois sur place, elle fut renforcée par quelques capitaines aventuriers, dont le principal était Diego. Walbeeck et Le Grand arrivèrent à Curaçao à la fin de juillet 1634 et, dès le mois suivant, la petite garnison espagnole de l'île capitulait. Les quelques centaines d'Indiens qui composaient alors la grande majorité de la population et dans lesquels les Néerlandais n'avaient aucune confiance furent déportées près de Coro, sur la côte du Vénézuela. En se rendant maîtres de Curaçao, les Néerlandais s'étaient ménagés une excellente base, encore meilleure que Saint-Martin. Ils étaient résolus d'ailleurs à la conserver, tels étaient les ordres que le capitaine Jol, venant de Hollande, porta au général Walbeeck en février 1635.
À peine arrivé à Curaçao, Jol, accompagné d'un autre capitaine, Cornelis Janszoon van Uytgeest, en appareillait, destination Santiago de Cuba. Là, arborant pavillon espagnol et ses hommes revêtus des robes traditionnelles des chevaliers de l'Ordre de Santiago, il dupa les Espagnols et pilla une demi-douzaine de navires mouillant dans le port. Ayant voulu tenter la même chose mais sans succès devant La Havane, il gagna la côte de Carthagène, où rejoint par deux corsaires commandé par l'un de ses vieux associés, il captura vaisseau espagnol qu'il brûla par dépit avant de retourner aux côtes de Cuba puis en Europe.
Mais, en novembre 1635, en vue des côtes des Pays-Bas, Jol fut capturé par un corsaire de Dunkerque. Il ne retrouva sa liberté, à la suite d'un échange de prisonniers, que six mois plus tard. Cependant, dès août 1636, il appareillait du Texel pour son septième voyage en Amérique. Le gouverneur de Curaçao, Walbeeck, avait personnellement insisté auprès de la Compagnie pour obtenir les services de Jol et de nul autre, celui que les Espagnols avaient surnommé Pie de Palo, en raison de sa jambe de bois, et qu'ils appellaient aussi El Pirata. Dès lors, Curaçao devint officiellement le port de relâche des corsaires battant pavillon des Provinces Unies dans la mer des Caraïbes.
À partir d'octobre 1636 et jusqu'en août 1637, Jol, à la tête de trois vaisseaux auxquels il ajouta bientôt une prise espagnole, croisa d'un bout à l'autre de la mer des Caraïbes, faisant de l'île à Vaches, à la côte sud d'Hispaniola, son escale de ravitaillement. L'objectif était toujours le même: la capture de l'une des flottes aux trésors, sinon des deux. Enfin, en août 1637, il aperçut les Galions sortant de Puerto Belo et allant à La Havane. Cette fois, les Espagnols, beaucoup plus forts et nombreux que le Néerlandais, le prirent en chasse. Rejoints par sept bâtiments corsaires, Jol fit toutefois volte-face pour aller attaquer la flotte espagnole, dont ses capitaines réussirent à capturer un navire qui traîne derrière. Mais, profitant de la confusion entre les sept nouveaux associés de Jol pour savoir quelle part de butin chacun obtiendrait, le reste de la flotte espagnole prit le large. Bientôt d'autres aventuriers vinrent rejoindre les sept premiers et les équipages de Jol pour réclamer leur part de la prise espagnole. Comme Heyn avant lui, Jol se plaindra en vain à son retour en Hollande, à la fin de l'année, de ce genre de compétition.
Plusieurs des corsaires qui avaient joint Jol possédaient en effet des commissions de la chambre de Zélande de la Compagnie des Indes occidentales, alors que Jol, lui, prenaient ses ordres de la chambre de Hollande. Entre les deux principales provinces de l'Union, il commençait à y avoir une sérieuse divergence de vues sur la façon de mener les affaires américaines. Alors que la Hollande commençait à désirer le commerce, la Zélande, elle, voulait continuer la guerre de course, dont profitaient particulièrement les armateurs de la ville de Flessingue.
En 1638, Jol effectua un nouveau voyage en Amérique, avec dix navires cette fois. Après un détour par le Brésil, il entrait dans la mer des Caraïbes en juin. Rejoint encore une fois par plusieurs autres aventuriers qui se placèrent sous ses ordres, parmi lesquels, encore une fois, le fameux capitaine Diego, Jol se présenta en août aux côtes de Cuba et lança trois attaques contre les Galions, commandés par Carlos de Ibarra, qui parvinrent à lui échapper et à gagner le port de Vera Cruz. Avant la fin de l'année, il rallia la Hollande. L'année suivante, Jol la passa en Europe, servant sous les ordres de l'amiral Tromp et participant à la fameuse bataille des Dunes d'Angleterre contre l'amiral espagnol Oquendo. Mais, dès les premiers jours de 1640, il appareillait du Texel, pour ce qui sera son dernier voyage en Amérique.
Après l'escale obligée dans les colonies brésiliennes, Jol fit son entrée dans la mer des Caraïbes en juillet 1640. Il commandait cette fois une flotte d'une trentaine de bâtiments, portant plus de 3500 hommes, qui se réunit à l'île à Vaches au début du mois d'août. Il mit ensuite le cap vers La Havane où vinrent le rejoindre une dizaine de corsaires armés à Curaçao et, en septembre, il entreprennait le blocus de la capitale cubaine. Mais, le 11 septembre, une violente tempête s'abattit sur la flotte néerlandaise qui y perdit le tiers de ses effectifs en navires et la moitié en hommes. En octobre 1640, Jol quittait les Antilles à destination du Brésil. Il n'y reviendra plus: il trouvera la mort l'année suivante, commandant alors une expédition lancée à l'attaque des établissements portugais en Angola.
Textes de Raynald Laprise.