Les nouvelles colonies de la France et l'Angleterre
Pour lors, le principal fléau des Espagnols était certes néerlandais, rebelle, hérétique et pirate. Les actions de Piet Heyn, de ses successeurs et de ses prédécesseurs ne doivent cependant pas faire oublier que les aventuriers français et anglais continuèrent, à une échelle plus petite qu'eux, leurs déprédations en Amérique espagnole. Ils devenaient d'autant plus dangereux, que, depuis environ quatre ans, certains d'entre eux avaient commencé à coloniser les petites Antilles, avec l'aval de leurs gouvernements respectifs qui distribuaient à cette fin des concessions à des particuliers ou à des compagnies de commerce. Pour l'instant, l'Angleterre et la France n'étaient point en conflit avec l'Espagne. Si jamais cela se produisait n'imiteraient-ils pas les Néerlandais? Et n'en seraient-ils pas d'autant plus dangereux puisqu'ils possédaient déjà un pied à terre à l'entrée de l'Empire des Indes? Tant pour détruire cette menace potentielle que pour garantir plus efficacement la protection des flottes aux trésors contre les Néerlandais, la Couronne espagnole décida d'envoyer aux Antilles une puissante armada sous les ordres de Fadrique de Toledo qui s'était auparavant illustré par la reprise de Bahia, au Brésil, sur les Néerlandais.
Dès février 1629, en France, le cardinal de Richelieu, était informé des préparatifs de l'expédition Toledo. Il fit aussitôt équiper une dizaine de vaisseaux du roi, dont il confia le commandement au sieur de Cahuzac et l'expédia aux Petites Antilles, vers l'île de Saint-Christophe que se partageaint alors Anglais et Français après en avoir chassé les Indiens Caraïbes. Cahuzac y portait, en juillet, l'ancien corsaire d'Esnambouc qui en était le gouverneur pour la France, avec 300 nouveaux colons. Il dispersa ensuite ses bâtiments dans les îles environnantes, les envoyant reconnaître la flotte espagnole. Mais, lorsque celle-ci se présenta devant Saint-Christophe en septembre suivant, Cahuzac, qui n'a alors que deux vaisseaux à sa disposition, ne put intervenir et, après le passage de l'amiral Toledo, il ira faire la course, comme tant d'autres, dans les parages des Grandes Antilles avant de rentrer en France l'année suivante.
La prise de Saint-Christophe et celle de Nevis, occupée par les Anglais, fut relative facile. Tous ceux qui ne purent s'échapper à l'approche de Toledo furent pris après de brèves escarmouches. Contrairement à ce que l'on avait vu au siècle précédent avec la colonie huguenote de Fort Caroline, l'on assista à aucun massacre. Le but visé n'était pas de faire des martyrs pour alimenter les partisans de la guerre contre l'Espagne, tant en France qu'en Angleterre, mais de montrer qui étaient les véritables seigneurs et maîtres de l'Amérique. Ainsi Toledo se contenta de déporter ses prisonniers vers l'Europe ou les colonies espagnoles du Vénézuela. Et les colons qui se réfugièrent sur les îles voisines à l'approche des Espagnols revinrent occuper Nevis et Saint-Christophe dès le départ de ceux-ci, dont ce sera la dernière tentative pour les en expulser: ils entreprendront ensuite la colonisation de toutes les Petites Antilles, ne laissant dans la seconde partie du siècle, à leurs premiers occupants, les Indiens Caraïbes, que les îles de Saint-Vincent et de la Dominique.
Avec l'expédition Toledo, les Espagnols comprirent que la possession par des étrangers des Petites Antilles, ces îles inutiles, n'étaient pas un grand danger. Trop éloignées du centre de leur empire américain, à cause du régime des vents dans la mer des Caraïbes, elles ne pouvaient servir que d'escale à l'aller. Il en ira tout autrement avec de petites îles situées au large du Nicaragua, au centre de la voie maritime reliant les ports de Cartagena et de Porto Belo aux Grandes Antilles. Les Espagnols leur ont donné les noms de Santa Catalina et de San Andrés. Les Anglais les appelleront Providence et Henrietta.
Textes de Raynald Laprise.